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Full text of "Jules Supervielle Uruguay"

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URUGUAY 



PAR 

JULES SUPERVIELLE 




*tmttovs ÉMILE-PAUL FRÈRES 
14, RUE DE L'ABBAYE 




URUGUAY 



CEINTURE DU MONDE 

PUBLIÉE SOUS LA DIRECTION DE J.-L. VAUDOYER 



URUGUAY 

PAR 

JULES SUPERVIELLE 




Frontispice de Daragnès 



ÉDITIONS EMILE-PAUL FRÈRES 

14, RUE DE L'ABBAYE 

PARIS 
1928 




Mon enfance, est-ce toi ? Y a-t-il 
assez d'horizons derrière moi 
pour qu'il me faille prendre 
soin de ce que tu as été? 

Et toi, mémoire, que veux-tu que je fasse 
de ce petit peu que tu m'accordes quand tu 
ne fais pas la sourde, l'aveugle, ou même la 
rancunière, quand tu ne me disperses pas à 
tous les vents? Ici tu me livres un nez et des 
oreilles, tu m'interdis la bouche et le front. 



i 



Et ces yeux, de quelle couleur étaient-ils? Et 
cette voix, chantait-elle vraiment ainsi? Là, 
tu avoues une tête et me refuses les mains 
et tout le reste. Ou bien tu m'obliges à saluer 
dans la rue des inconnus interloqués. Com- 
ment faire dans ces ténèbres? En avant et à 
tâtons ! 

Je suis né à Montevideo, mais j'avais à 
peine huit mois que je partis un jour pour 
la France dans les bras de ma mère qui devait 
y mourir, la même semaine que mon père. 
Oui, tout cela, dans la même phrase. Une 
phrase, une journée, toute la vie, n'est-ce pas 
la même chose pour qui est né sous les signes 
jumeaux du voyage et de la mort? Mais je 
ne voudrais pas ici vous parler de la mort. 
Et je me dis : Uruguay, Uruguay de mon 
enfance et de mes retours successifs en Amé- 
rique, je ne veux ici m'inquiéter que de toi, 
dire, au gré de mes tremblants souvenirs, un 
peu de ce que je sais de ton beau triangle de 
terre, sur les bords du plus large fleuve, celui- 
là que Juan Diaz de Solis appelait Mer 
Douce. 



2 



Monsieur Roy, mon premier professeur 
de français sous le ciel austral, que venez- 
vous faire ici? Pourquoi votre souvenir 
s'impose-t-il en ce moment à moi, avec tant 
de rigueur? Je n'ai pas le droit de vous 
repousser, me semble-t-il. Et vous, monsieur, 
voulez-vous un instant de ma présence ? 

Vous aviez eu des malheurs, comme tous 
ceux qui se sont mis à enseigner le français 
sur le tard, dans les pays lointains. Quand 
tout va mal, on se souvient de sa langue 
maternelle : elle nous fournit les mots, les 
rêveries, et les jurons qui consolent. Mais 
pourquoi donc, monsieur, venant de France, 
aviez-vous passé par le Paraguay pour venir 
à Montevideo ? La raison de vos voyages et 
de ce grand détour, autant que celle de votre 
présence parmi nous, nous restait mysté- 
rieuse. Nous ne savions rien de vous, messa- 
ger de l'inconnu, incarnation grave, distin- 
guée et barbue, de l'exil à soixante ans. Et 
nous vous dévisagions avec une cruauté qui 
prenait son temps. Tout nous intéressait en 
vous : votre voix d'homme qui avait souffert, 



3 



les veines de votre front et de vos tempes 
bien irriguées, vos ongles durs, coupants, et 
votre main qui tremblait sous le poids des 
secrets, et votre jaquette très noire. Mon- 
sieur Roy, dites, n'êtes-vous vraiment plus 
des nôtres, les vivants, comme semblent l'in- 
diquer mes imparfaits? Pardonnez-moi, et 
adieu. Je ne sais plus rien de vous. Je vous 
entends tomber au fond de mon enfance 
comme une pierre. 

Allons dans la rue. Il ne s'agit pas aujour- 
d'hui de faire corriger des devoirs. C'est 
samedi après-midi. On voit bien à la couleur 
de l'air, à l'air des maisons et des gens que 
nous devons être en 1 892, ou 1 893. On n'en 
savait rien tout à l'heure, devant une arith- 
métique, une grammaire, une géographie. 
Les salles d étude manquent de calendriers. 

Il fait bon dehors. Le ciel pur! Sentez- 
vous cette caresse sans vent sur vos visages ? 
Ce doit être l'automne uruguayen. Monte- 
video est belle et luisante. Les maisons peintes 
de couleurs claires, rose tendre, bleu tendre, 
vert tendre. Et le soleil monte sur les trottoirs. 



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Le ciel descend sur la chaussée, se mêle aux 
voitures, s'assied à côté des cochers. Et dans 
toutes les rues qui avoisinent le port, la mer 
ne veut pas non plus qu'on l'oublie. Dès 
qu'on lève la tête, elle vous entre dans les 
yeux. 

Beaucoup de trams, tous tirés par trois 
petits chevaux minces, à peine plus grands 
que des poneys, et si courageux ! Ils montent 
les côtes avec enthousiasme. Et quand ils 
arrivent à un coin de rue, on entend une 
petite trompette heureuse de vivre. 

Dans un de ces trams, nous sommes quatre, 
deux garçons, deux filles (rainé âgé dé onze 
à douze ans) qui s'en vont à la Estacion del 
Norte. Je vous dis que c'est samedi. Nous 
allons quitter la ville et voyager durant une 
heure pour ne faire, il est vrai, que vingt kilo- 
mètres. Ce n'est qu'une petite ligne d'intérêt 
local, mais nous ne sommes pas depuis dix 
minutes dans le train que déjà les pampas 
viennent à la portière nous dire un long, un 
insistant bonjour. 

L'Uruguay s'offre docilement, et nous le 



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touchons du regard. Il n'est pas question de 
nous le partager. Le pays se donne à chacun 
de nous dans son entier, et nous le confon- 
dons avec l'idée que nous nous faisons des 
dimanches et de la liberté (notre dimanche 
commençait le samedi à trois heures). Le 
Basque Déhère que nous aimions beaucoup 
venait nous chercher à la Barra. Nous descen- 
dions ensemble vers le fleuve, le large Santa 
Lucia qu'il fallait traverser en barque, ou sur 
un bac, près de son confluent avec le Rio de 
la Plata. Le visage, les mains du marinier, 
ses rames que l'eau vive et luisante rendait 
aussi sensibles que le visage, les mains de ce 
marinier, qui jamais ne nous regardait. Et 
le paysage vaste et plat, piqué par tant de 
roseaux, l'horizon le tirait à soi, sur tout son 
pourtour, comme pour l'élargir encore. 

Nous n'avions tous quatre que des bérets 
de marin pour nous protéger de l'infini au- 
dessus de nos têtes et tout autour. Mais 
pourquoi le dire, nous étions trop heureux 
pour y penser! Et pourquoi avouer aussi 
qu'en hiver je portais un pardessus de laine 

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frisée, qui me mettait en colère, parce qu'il 
faisait penser au mouton à qui il avait appar- 
tenu ? Je songe à mon oncle Louis Bernard : 
il s'était embarqué à Bordeaux pour les Amé- 
riques, à quatorze ans, seul, sans le sou et 
dans le silence, parce qu'on l'envoyait à 
l'école couvert d'une pèlerine de laine tri- 
cotée. 



II 



L'ESTANCIA 

Nos montures nous attendaient sur 
l'autre rive. Il y avait alors entre 
notre famille et nous la pous- 
sière soulevée par nos chevaux sur une longue 
piste, un cours d'eau large de six cents mètres, 
et la certitude que nous ne rentrerions que 
• trente-six heures après. Pouvoir regarder 
des gauchos dans les yeux, être surélevés 
sur des bêtes galopantes, les faire avancer, 
tourner dix fois, vingt fois sur elles-mêmes, 
si l'envie nous en prenait, c'était pour nous 
une joie d'autant plus vive que nul ne nous 
avait appris à monter à cheval. On n'enseigne 
pas non plus à nager aux négrillons de Dakar, 

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2 



ni à crier aux nouveau-nés des cinq parties 
du monde. Déhère nous montrait à seller nos 
chevaux, à glisser le frein entre leurs dents, 
sans déranger la langue, à placer le recado et 
les peaux de mouton, avec le plus grand 
soin, à fixer tout cela. Et voilà que nos che- 
vaux étaient prêts sous nos mains, qui allaient 
et venaient devant nos yeux. Nous faisions 
nous-mêmes de la réalité, et ensuite nous 
touchions cette réalité grande, belle, vivante. 
Nous prenions connaissance du volume, du 
poids, de la consistance. Leçon de choses, de 
choses. C'est dans la campagne uruguayenne 
que j'eus pour la première fois l'impression 
de toucher les choses du monde, et de courir 
derière elles ! 

Nous poussions, au galop, les vaches du 
côté des clôtures en fil de fer, et les obligions 
à tournoyer, à pivoter sur leur propre pa- 
nique. Voir de face tout d'un coup le bétail 
effaré. Vaches de mon enfance, oui, c'est à 
vous que j'en ai. Vaches disséminées dans 
la campagne, comme des mots d'une com- 
munication incompréhensible, et toujours 

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brouillée, que de choses difficiles vous aviez 
à nous dire, dans tous vos mufles, vos souffles, 
vos queues ridicules, cherchant continuelle- 
ment un équilibre pour le corps tout entier, 
que de choses dans ces yeux noirs, coupés 
d'un blanc angoissé, cette viande chaude et 
haletante, dirigée par ces têtes cornues, tant 
de rudesse, de grossièreté, de commérages 
et de ruses, que de choses, vagabondes de la 
plaine ! Et comme nous eussions voulu vous 
caresser, vous frotter le museau, vous brosser, 
vous donner des coups de pied, vous com- 
prendre, bêtes graves, chères, chaudes et 
stupides, ô vous, drôles d'histoires, avec vos 
mamelles constamment vidées par des veaux 
aussi grands que vous ! 

Entre toutes les bêtes du monde, je le dis 
comme si vous ne vous en étiez pas encore 
aperçus, j'aime la vache des pampas — 
maigre, bâtarde, errante — et qui ressemble 
si peu à celle de Victor Hugo : 

Superbe, énorme, rousse et de blanc tachetée, 

Douce comme une biche avec ses jeunes faons, 

Elle avait sous le Centre un beau groupe d'enfants. 

1 1 



Les émotions faisant maigrir les bovins, 
courir derrière les vaches nous était une joie 
défendue. Déhère ne nous permettait pas de 
les inquiéter. Et souvent j'étais obligé de 
les admirer au repos et de loin. Elles don- 
naient à la campagne des nuances bizarres, 
absurdes, touchantes. Pour moi qui connais- 
sais déjà la France, elles remplaçaient, dans 
la déserte campagne uruguayenne, ici, un 
paysan allant à la foire avec sa carriole, là, un 
village immobile sous la chaleur du jour, un 
laboureur et sa charrue, des hommes jouant 
aux boules ou trinquant à la porte d'une 
auberge! Elles portaient tout le poids, totue 
la responsabilité du paysage. 

Je pense aux quelques vaches espagnoles, 
à l'unique taureau, aux rares chevaux qui 
débarquèrent au xvi e siècle dans la province 
de Buenos-Aires, et auxquels les républiques 
de Rio de la Plata doivent une grande part 
de leurs richesses. 

Il fut un temps (de 1650 à 1720) où 
celles que je ne voudrais plus nommer étaient 
maîtresses de l'Uruguay. On les voyait 



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broutant par bandes de vingt, de cinquante, 
de mille, bêtes héroïques livrées aux fauves, 
comme aux épidémies, à la sécheresse, aux 
pluies torrentielles. Dans ce pays sans clô- 
tures comme pays de la Lune, elles voya- 
geaient souvent, heureuses de changer d'air, 
et curieuses de pâturages. Et les oiseaux 
voltigeurs venaient leur souhaiter la bienve- 
nue, en se posant sur la pointe de leurs cornes. 

Les colons d'alors n'osaient guère s'éloi- 
gner des côtes, et l'on ne trouvait à l'intérieur 
que de rares Indiens généralement ivres, et 
vêtus de quelques plumes d'autruche. Ils 
vivaient en bons termes avec le bétail, et 
d'autant plus qu'ils le flattaient avec grossiè- 
reté, je veux dire en se roulant joyeusement 
dans la bouse fraîche. C'était, avec la guerre, 
leur passe-temps favori. 

Ce furent véritablement les vaches, les 
chevaux, les moutons, « qui firent la conquête 
des provinces du Rio de la Plata. Ils obtinrent 
ce que n'avaient pu faire Juan Diaz de Solis 
ni, plus tard, Gaboto Martinez de Irala et 
Juan Ortiz de Zarate avec leurs expéditions 



l 3 



militaires : s'établir solidement sur ces terri- 
toires. En cent vingt-cinq ans, les quelques 
bovins introduits en Uruguay étaient deve- 
nus un immense troupeau de vingt-cinq 
millions de têtes.* » 

Le gouvernement de Buenos-Aires don- 
nait aux « faeneros » l'autorisation de chasser 
les bêtes à cornes « moyennant une redevance 
d'un tiers ». L'Uruguay, alors appelé « Banda 
Oriental » constituait la grande vacherie de 
Buenos-Aires. On voyait des expéditions 
bien armées remonter les fleuves dans des 
barques. 

Les chasseurs se divisaient en deux équipes. 
L'une d'elles se composait de cavaliers munis 
de longues lances que terminaient des crois- 
sants d'acier. Ils s'élançaient à toute allure, 
poussant des cris et des jurons, sur les mal- 
heureuses galope-de-travers dont ils tran- 
chaient les tendons d'Achille. L'autre équipe 
les achevait parmi les mugissements, les cris 
des aigles et des corbeaux, les abois des chiens 
errants. Chacun mangeait son morceau pré- 
féré, et on abandonnait le reste, la valeur de 



la viande étant nulle. Les peaux, le suif et 
la graisse on les emportait à Buenos-Aires. 
Il importait que les chasseurs ne perdissent 
pas de vue leur cavalerie, toujours exposée 
à être débauchée et entraînée à l'intérieur 
des terres par les chevaux sauvages. 

Sur la côte de l'Uruguay, dans la région 
de Maldonado surtout, les pirates opéraient 
pour leur compte. L'un d'eux, Etienne Mo- 
reau, un Français, devint fameux. Lui et les 
siens abattaient un nombre considérable de 
vaches pour en exporter les peaux. Afin de 
se défendre contre les attaques des autorités 
espagnoles, Moreau en arriva à débarquer 
des pièces d'artillerie et à fortifier sérieuse- 
ment ses entrepôts. 

C'était en Uruguay « l'âge du cuir ». On 
en construisait des ranchos, des portes, des 
lits, des coffres, des paniers, des berceaux. 
On en recouvrait les charrettes, on s'en ser- 
vait pour traverser les fleuves. (Quelle odeur 
de cuir d'un bout à l'autre de l'Uruguay !) 
Et c'était un excellent moyen de torture à 
l'usage des voleurs et des bandits que de leur 



passer un gilet de peau encore chaude et de 
les exposer au grand soleil. 

Pays de la viande rouge, pays où l'on ne 
mange pas de veau ! Dès le matin, nous étions 
en contact avec les vaches, elles étaient char- 
gées de nous réveiller sous la forme d'un 
chur?~asco saignant, que nous mangions à la 
cuisine en nous frottant les yeux dans un 
reste de sommeil, et la fumée du « foyer ». 
Pays du lait frais tiré, que nous buvions si 
près des vaches que leurs mouches étaient 
les nôtres, et parfois jusque dans le lait. Beaux 
samedis, où nous ne parvenions pas à aller 
nous coucher. Dimanches où nous pensions 
que jamais on ne nous réveillerait assez tôt 
pour aller galoper au large. 

La femme de Déhère avait l'air sensible- 
ment plus âgée que lui. Je la revois toujours, 
dans sa cuisine, l'œil allumé par la braise, et 
s'essuyant les mains à son tablier, parmi 
l'odeur des grillades. Je pense aussi à ses filles 
brunes et jolies que j'aimais à regarder. Mais 
à quoi bon ces confidences. Uruguay, pour- 
quoi provoquer des aveux, que nul ne me 

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demande? Ils ne regardent qu'un enfant de 
huit ans avec qui je ne puis même plus faire 
un petit tour à la campagne, un enfant que 
j'ai perdu tout espoir de rencontrer. Que 
j'aimerais un jour pouvoir lui demander 
l'heure, et m'éloigner rapidement, sans lui 
dire mon nom, ni le sien ! 

Après dîner nous jouions au mus avec 
Déhère et ses filles. Jeu basque et « parlant ». 
Cartes espagnoles. 

— Envido. 

— Quiero. 

— Hordago! 

Bonheur de nous mesurer à armes égales, 
avec l'homme qui nous procurait des che- 
vaux. Et nos mains aussi fières de tenir les 
cartes, que, tout à l'heure, les brides de nos 
montures. A la ville nous n'étions que des 
enfants, ici les enfants du patron, heureux et 
un peu intimidés derrière les haricots secs 
qui nous servaient à marquer les points et la 
victoire. 

Déhère prenait la peine de nous nommer 
les oiseaux, les insectes, les plantes, les arbres 

l 7 

3 



du pays, et nous pensions qu'ils étaient 
l'exclusive propriété de l'Uruguay (peut-être 
à la rigueur en trouvait-on aussi en Répu- 
blique Argentine, mais nulle part ailleurs !) 
Ainsi des teru-teros, au vol blanc et noir, aux 
cris aigus — teru-tero! — fiers et tenaces, 
veillant comme chiens de garde autour des 
maisons aussi bien que de leurs nids aux œufs 
recherchés, « les seuls oiseaux qui aillent au- 
devant du danger », disent les naturalistes 
uruguayens et faisant si bien partie du patri- 
moine national qu'on les trouve jusque sur 
les timbres-poste du pays. 

Comment admettre maintenant que le 
teru-tero n'est autre que le vanneau ? Mais 
est-ce vraiment tout à fait le même oiseau ? 
J'espère bien que non, et qu'un jour quel- 
qu'un le prouvera. 

Nous avions aussi à l'estancia des ibis 
roses et des hérons comme en Egypte, des 
cabiais, comme au Brésil, cabiai : « Géant 
des rongeurs, à incisives supérieures sillon- 
nées, plongeant à la moindre apparence de 
danger, et vivant dans la boue, comme les 

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tapirs. » Le tatou timide à la carapace déli- 
catement velue, agréable au toucher, et 
qu'on fait cuire comme le cochon de lait. 
Le perdreau, la bécassine, le canard sauvage. 
L'iguane, ce grand lézard aussi rapide qu'un 
lévrier, rôdant autour de la volaille dont il 
mange les œufs, après en avoir cassé la coque 
avec sa queue. Et quelques serpents, ça et là, 
quand on s'y attendait le moins, comme des 
mémento mort. 

Parfois, comme nous rentrions à l'estanci a, 
après de longs galops dans la campagne, 
j'entendais le cri strident du chaja. Il m'arrê- 
tait soudain pour m'avertir de je ne savais 
quoi. Oiseau du repentir, des retours sur soi- 
même, tu me mettais à la bouche un goût 
triste de sang. D'où te vient ce pouvoir, 
oiseau lourd qui as tant de peine à t'envoler 
(de quels insectes, de quels vers, de quelles 
larves de poissons te nourris-tu ? où trempes- 
tu tes pattes d'échassier ?), d'où te vient ce 
pouvoir de pénétrer brusquement en nous, 
et par tes cris courts et terribles, de remettre 
tout en question dans le cœur des enfants et 



l 9 



des hommes, oiseau qu'on entend à'une lieue 
à la ronde, toi qui prononces si distinctement 
ton nom : chaja ! C'est toi qui le premier me 
demandas ce que je faisais sur la terre, et où 
j'allais ainsi, dans les pampas sablonneuses, 
oiseau brun au long cou, aux pattes hautes, 
aux ailes armées de deux éperons en avant, 
chaja, chaouna torquata, chaja de la famille 
des kamichis. 

A l'estancia les bêtes vivaient et mouraient 
devant nous. La ville cache ses morts et ses 
blessés. La campagne américaine vous fait 
assistera toutes les agonies. Les os y poussent 
aussi nombreux que les chardons et les ronces. 
Je m'étais promis de ne pas vous parler de la 
mort, mais nous sommes ici en rase cam- 
pagne, et comment pourrais-je vous cacher 
ces chevaux, ces moutons, ces vaches cou- 
chées sur le flanc, l'œil noir métallique et 
bleu, l'oeil reflétant déjà les grosses mouches 
qui seront là demain, le cou allongé déses- 
pérément, comme si le salut se trouvait 
là tout près, à quelques centimètres, et 
que l'on mourait uniquement parce qu'on 



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n'avait pas allongé le cou encore un tout 
petit peu. 

Mais laissez-moi penser à d'autres bêtes, 
plus belles en Uruguay que partout ailleurs, 
et qui, elles, ne meurent pas. Vous les voyez 
seulement disparaître, et sans souffrance, sous 
vos yeux. Leurs formes sont instables, tou- 
jours inquiètes mais si douces à caresser, vou- 
drais-je dire, si ce n'était là folie pure. Les 
nuages! Et tels que seul peut en offrir un 
pays peu pluvieux, nuages lents, graves et 
bien constitués, formés avec le plus grand 
soin, orages splendides, composés avec un 
extraordinaire sens de l'effet, orages en plu- 
sieurs actes et qui guettent les applaudisse- 
ments. Orages secs parfois, avec foudre et 
tonnerre, pour le plaisir. Nuages aux ma- 
melles somptueuses, au ventre stérile. Et il 
faudrait aller dans le midi de la France, 
du côté d'Avignon pour trouver une telle 
lumière à la fois infinie et méticuleuse, n'ou- 
bliant rien. 



21 



Le jour de notre première arrivée à l'estan- 
cia nous avions cru nous trouver dans une 
grande plaine uniforme, d'une seule coulée. 
Mais, à l'usage, nous distinguâmes deux par- 
ties bien différentes, l'une basse et maréca- 
geuse, près du fleuve, dont elle était séparée 
par un grand nuage de roseaux, l'autre riche 
en pâturages, en chardons. 

Non loin du fleuve s'allongeait un bois 
épineux, formé de talas et d'espini/Zos, aux 
feuilles comme pointes de flèche. Nous 
espérions bien y trouver un jour des Indiens. 
Quelques ceibos aussi aux fleurs rouges ayant 
la forme, la consistance, et le charnu de belles 
lèvres sensuelles. 

Nous attachions les chevaux et avancions 
entre les ronces vers un véritable maquis, à la 
recherche de ces hommes qui depuis cin- 
quante ans avaient perdu tout espoir d'être 
là. Parfois, nous rencontrions un mouton 
égaré qui semblait sortir du fond des temps. 
Il me fait songer à ceux qui erraient sans 
maître, au début du xvin e siècle et deve- 
naient souvent la proie des chiens sauvages. 



22 



Vers 1730, le gouvernement de Montevideo 
ordonna à chaque chef de famille habitant 
la campagne de tuer deux chiens par mois. 
On remettait au maire contre reçu quatre 
oreilles de chien. Il fallait payer un réal par 
oreille manquante. Et c'est un peu pourquoi 
l'Uruguay a aujourd'hui dix-huit millions 
de moutons et consent à en perdre quelques- 
uns au fond des bois. 

Dans les eucalyptus qui avoisinaient la 
maison, nous entendions, quand se taisaient 
nos jeux, des jacassements et un grand remue- 
ménage d'ailes et de becs. Je n'y prêtai qu'une 
confuse attention, bien que ce fût là parfois 
le bruit qui me réveillât le matin. Mon éton- 
nement fut vif, durant un de mes voyages, 
quinze ans plus tard, de remarquer que ces 
bruyants oiseaux au vol saccadé étaient com- 
plètement verts, d'un beau vert luisant, sûr 
de lui. J'étais si distrait qu'il m'avait fallu 
cinq traversées de l'Atlantique dans sa plus 
grande longueur (ou presque) pour obser- 
ver que l'estancia où j'avais passé tant de 
jours, abondait en perruches. L'Uruguay, 



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l'Uruguay de mon enfance, était moins loin 
que je ne pensais du Capricorne tropical des 
régions chaleureuses de la Terre. 

Durant les grandes vacances, nous aimions 
à nous rendre dans une propriété voisine et 
galopions à travers champs sur l'herbe et les 
ronces. L'herbe, disions-nous pour simplifier, 
mais que d'herbes différentes, que de fleurs 
sylvestres nous foulions : barbes de bouc, 
cheveux de la vierge, œillets de l'air, queues 
de cheval, cornes et ongles du diable, fleurs 
de petit oiseau, fleurs de petit canard, fleurs 
de crapaud, fleurs de l'angélus, œufs de coq, 
larmes de chien, langues de vache, sang 
de taureau, soupirs de paysanne, tripes de 
moine, herbette de la perdrix. Et toutes 
celles qui attendaient encore un nom sous le 
sabot de nos chevaux. Au bout de trois à 
quatre lieues, nous arrivions dans une estan- 
cia beaucoup plus primitive que la nôtre, et 
qui, dans ses trois mille hectares, ne possé- 
dait qu'un seul arbre, un ombu. L'ombu*, 
comme le teru-tero, a en U ruguay, une impor- 
tance presque nationale. On aurait pu aussi 



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donner son image sur les timbres-poste. C'est 
un arbre grave, souvent énorme, aux racines 
en partie apparentes : il en est peu dans le 
monde qui aient sa signification et son impor- 
tance. Il pousse dans la solitude, comme s'il 
n'était pour la plaine qu'un profond désir de 
bois, de feuillage, péniblement réalisé. Et 
c'est un arbre fort affairé. Il lui faut à lui seul 
donner de l'ombre aux hommes comme aux 
chiens et aux chevaux, sellés ou non, qui 
attendent parfois durant des heures avec la 
patience des os sous la terre. Il doit aussi se 
laisser enfoncer de gros clous auxquels on 
suspend des quartiers de viande. Et quand 
un enfant meurt dans de lointaines estan- 
cias, on le place encore dans son petit cer- 
cueil sur une haute branche de l'arbre. 
Pour que l'âme n'ait pas trop de mal à s'en 
aller on laisse le couvercle, toute une nuit, 
levé. 

L'ombu n'est pas très robuste, bien que 
d'apparence imposante : faut-il dire que le 
plus bel arbre indigène de l'Uruguay est fait 
d'un bois presque spongieux, que son tronc 



4 



25 



est creux, et qu'il appartient à la famille 
des herbacées ! C'est une espèce d'herbe mons- 
trueuse, une simple tentative d'arbre, mais 
il tient admirablement le sol, et je n'en vis 
jamais de déracinés. 

L'ombu que j'aimais à contempler dans 
l'estancia voisine avait été complètement 
dénudé du côté sud par le pampero. Il portait 
vers le nord toutes ses forces, et sa feuillaison 
compacte. Dans sa lutte contre le vent, il 
s'était véritablement tassé, concentré, et bien 
qu'il eût la corpulence d'un bel arbre de 
tous les pays, il montrait la difformité, les 
contorsions, et la malice souffreteuse d'un 
arbre nain du Japon. (Pour résister au vent, 
nos chevaux faisaient l'inverse de l'ombu, 
ils lui offraient une croupe puissante ou 
ils semblaient ramasser le gros de leurs 
forces.) 

Déhère aimait après le dîner à nous racon- 
ter des histoires, à nous expliquer les travaux 
des champs. Parfois, entre deux récits, un 
mugissement nocturne ou la voix aigrelette 
d'une brebis traversait la salle à manger, et 



26 



poursuivait sa route. Pour se faire com- 
prendre, le Basque croyait devoir se servir 
de tout ce qu'il avait sous la main, et au 
besoin il sortait de ses poches, un couteau, 
un bout de ficelle. 

— Une supposition... commençait -il. 
Ceci (il plaçait un couteau de table devant 
lui) est un troupeau de moutons non encore 
tondus. Je veux le conduire ici. Une suppo- 
sition (il avançait sa cuiller à soupe), voici 
une brebis qu'on est en train de tondre... 

Nous faisions dans la salle à manger toutes 
les suppositions qu'il voulait. Il y avait aussi 
des histoires de gauchos, de révolutions. 
Mais je ne m'en souviens guère, et avant de 
poursuivre ma route, je voudrais prendre 
congé de ce Déhère, notre fournisseur de 
cavalerie, d'horizons, de belles histoires. Je 
voudrais dire combien je vous en ai voulu, 
Déhère, d'apprendre il y a quelques années 
que vous n'étiez qu'un hypocrite, désireux 
de plaire aux enfants d'un patron que vous 
leurriez, et si dur à ceux qui travaillaient sous 
vos ordres que nul n'osait vous dénoncer. 



27 



Défunt Déhère, comment reprendre cette 
admiration de nos yeux d'enfants, la violente 
sympathie dont nous vous encerclions, vous 
qui nous trompiez si sûrement, vous dont les 
yeux pétillaient de vraie bonté, de généro- 
sité, de dévouement, farceur ! 



III 



SÉCHERESSE 

Durant lequel de mes voyages ceci 
se passait-il? Etait-ce en 1902, 
en 1907, ou bien?... qu'importe ! 
Temps, exigeant moustique, laisse-moi tran- 
quille avec ta façon de me demander des 
précisions. Et vous aussi, arrière ! gens à 
la belle mémoire. Sachez que j'éprouve un 
plaisir tout particulier à ne pas me sou- 
venir des dates exactes (ni de bien d'autres 
choses). 

Je me trouvai depuis quelques jours à la 
campagne, et, je me le rappelle fort bien, 
malgré le cheval et la liberté — à cause 
même d'un excès de cheval et de liberté et 
de cet horizon, immuable en dépit de nos 



29 



galopades désespérées — la pampa prenait 
pour moi l'aspect d'une prison, à peine plus 
grande que les autres. 

Il ne pleuvait pas depuis plusieurs mois, 
et les bêtes amaigries mouraient par cen- 
taines dans la campagne. L'aurore avait 
perdu toute douceur, elle apparaissait parmi 
de grands nuages désœuvrés. Et plus san- 
glante, plus exaspérée que les couchers de 
soleil. 

Le soleil aspirait à lui l'eau des lagunes 
presque vides, pompant l'humidité des basses 
terres, fouillant les joncs, où quelque fraî- 
cheur se tapit. Dès qu'il y avait un peu d'eau 
quelque part dans la plaine,, il en était averti 
et fonçait dessus, buvant jusqu'à la sueur des 
bêtes, et leur sang. Seule rampait une herbe 
craintive et blanchâtre, et le bétail, dont 
l'ossature proéminente semblait encombrer 
le cuir poussiéreux, s'immobilisait devant les 
lagunes pendant des heures, sous la fascina- 
tion de l'eau disparue. 

Les moutons formaient à plusieurs un 
cercle en plein désert calciné, et rappro- 



3° 



chaient au centre leurs têtes basses pour se 
donner l'illusion de l'ombre. 

J'avais été malade, et éprouvais encore 
trop de fatigue pour lire, écrire, ou même ne 
rien faire. Je souhaitais violemment qu'enfin 
quelque chose se passât à l'estancia. Durant 
les longues heures d'inaction dans le désert, 
le cœur se dessèche parfois, comme un mor- 
ceau de viande salée, au soleil, les ongles 
durcissent, les yeux aussi. C'est l'heure où 
l'amant couché dans la forêt vierge (du 
Parana? des Indes? de l'Australie?) coupe 
délicatement un sein de sa maîtresse endor- 
mie. L'heure où la femme, voyant que son 
mari se penche sur la barque des grands 
fleuves, se souvient qu'il ne sait pas nager, et 
le pousse dans l'eau discrète. 

Et ce que je souhaitais confusément, prit 
corps peu à peu. Un matin, des nuages mous 
flambèrent au soleil. Ils avaient des millions 
d'yeux, et vous verrez si je mens. Dix lieues 
de ciel vivant, dix lieues de sauterelles s'en 
venaient vers l'estancia prêtes à tout dévaster. 
Pendant des heures il en passa des myriades 



3 1 



infatigables et obscures, derrière lesquelles 
le soleil n'était plus qu'une lampe au verre 
fumé et toujours prête à s'éteindre. Tous ces 
yeux au-dessus de nos têtes, dans ces nuages 
haletants. Le fermier, sa femme, des péons 
de toutes les couleurs. Déhère et toute sa 
famille (oui, je crois bien qu'ils étaient là 
aussi) et moi nous frappions avec des bâtons 
sur des bidons d'essence vides, pour inviter 
les sauterelles à se poser plus loin, pour sauver 
du moins les abords de la maison et des ran- 
chos. Parfois, nous nous arrêtions un instant, 
exténués. Quelques sauterelles désertant l'ar- 
mée formidable au-dessus de nos têtes com- 
mencèrent à se poser autour de nous. Vers 
le soir, dès qu'il fit un peu moins chaud, le 
nuage tout entier s'abattit sur la terre dans 
une sèche vibration d'ailes. Les sauterelles 
s'en venaient allongées par le voyage, par la 
faim, par la soif du Chaco ardent dont elles 
sortaient. Comme elles grandissaient vite à 
la descente, jusqu'à devenir semblables à des 
écrevisses ailées ! Le ciel essayait en vain de 
se délivrer sur la terre de cette obsession. 



32 



Ayant baissé la tête, je vis que les couleurs 
habituelles des choses avaient disparu : le 
sol, les arbres, la maison, le jardin potager 
étaient devenus jaunes, et tremblaient, pris 
d'une brusque pourriture. Avec une hâte 
délirante, les sauterelles s'étaient mises à 
dévorer le feuillage et les hautes herbes, si 
bien que l'œil s'épuisait à toutes ces méta- 
morphoses. A cent, elles remuaient sur la 
moindre tige de maïs. Elles bouchaient les 
creux du terrain autour des maisons, et par 
endroits, s'amoncelaient. 

C'est en sentant nos poches devenir vi- 
vantes que nous comprîmes qu'elles nous 
avaient envahis. Allaient-elles déposer leurs 
œufs sur notre peau? Pour aller nous dés- 
habiller dans nos chambres, il fallut mar- 
cher sur un tapis grouillant qui craquait 
sous nos pas, avec un léger bruit d'ouate 
mouillée. 

Quand nous sortîmes à nouveau, le ciel 
enfin délivré brillait dans sa splendeur esti- 
vale, et les hirondelles criaient de joie comme 
après une pluie d'orage. 

33 

5 



Toute la nuit, je restai éveillé derrière 
mes paupières closes, où s'inscrivait encore 
l'interminable chute jaune : j'appelais le 
sommeil et le redoutais plus encore, comme 
s'il allait me livrer sans défense à tout cela 
qui voulait m'ensevelir. 



IV 



GAUCHOS 

Voici un gaucho qui s'en est venu 
à Montevideo sur son cheval pie, 
un peu trop voyant. Le gaucho 
aime bien à passer aperçu. Eperons d'argent, 
applications d'argent sur la selle et les brides. 
Et un air de dire qu'il n'a besoin de rien ni 
de personne. Il ne daignera pas voir un seul 
passant et s'avance dans une rue très fré- 
quentée comme s'il était en rase campagne. 

Et pourtant quel désir il a de s'arrêter 
devant les bourrelleries et les pâtisseries! 
Mais ne nous mêlons pas de ce qui ne regarde 
que lui. Nous sommes confus de voir clair 
dans son cœur. Y voyons-nous si clair vrai- 
ment ? 



35 



Tramways, tramways, laissez donc ce gau- 
cho tranquille ! Vous aussi, voitures de place 
ou de maître, charrettes du port ! Et vous, 
passants, hommes civilisés, ne le dévisagez 
pas ainsi. Il est sensible, et plus que nombre 
d'entre vous. C'est lui qui devrait vous inti- 
mider : les pampas sont avec lui et l'isolent 
même au milieu de la foule. 

Au bout d'une heure, sous ces regards en 
vrille, il en a assez d'être là et s'en retourne 
chez lui au petit trot, avec les trente piastres 
qu'il était venu dépenser, il s'en retourne 
dans son désert, comme s'il aspirait à pénétrer 
dans le domaine même de son cœur solitaire. 

Quand un gaucho se donne la peine de 
parler devant vous, écoutez-le. Cela vous 
regarde toujours, même si les mots sont pro- 
noncés d'un ton calme et sans accent. Comme 
si une pierre s'était mise à parler. 

Exemple : un Français se trouve en villé- 
giature dans une estancia. (C'était durant la 
dernière révolution, il y a plus de vingt ans.) 
Il s'avance dans un tilbury que tire un très 

3 6 



bel anglo-arabe, récemment importé. Un 
cavalier le précède, c'est un péon. La chasse 
a été bonne : plusieurs sarcelles, deux canards 
sauvages, une perdrix. Le chasseur a faim. 
Comme il rentre chez lui par le chemin le 
plus court : 

Es mejorpor aqui (Par ici c'est mieux), 
lui dit le péon en désignant une piste qui 
oblige à faire un léger détour. 

L'étranger se demande pourquoi il allon- 
gerait sa route et, sans répondre, prend son 
chemin habituel, comme s'il n'avait rien 
entendu. 

Trois cents mètres plus loin, au sortir d'un 
petit bois d'espinillos, des maraudeurs tirent 
à bout portant sur le chasseur qui n'a même 
pas le temps de se défendre. Le péon aussi 
est abattu, une jambe cassée. On emporte son 
cheval et celui du tilbury qu'on dételle à la 
hâte. 

Le Français a le ventre traversé, une balle 
dans la tête et juste le temps de demander 
au gaucho : 

— Mais pourquoi ne m'avez-vous pas dit, 



37 



Rodriguez, mon ami, que cette route n'était 
pas sûre... 

— J'avais dit à monsieur : Es mejor por 
aqui. 

Le gaucho est fier et ne montre jamais son 
étonnement. Un de mes amis avait apporté 
un phonographe dans une estancia très éloi- 
gnée où on ne connaissait rien de semblable. 

Entre un ombu et un rancho, devant trois 
chiens et quatre gauchos, le phonographe 
dit ce qu'il avait à dire. 

Mon ami demande ses impressions à un 
des péons. 

— Regu/ar (Pas mal), répond l'homme. 
Et au même instant on put voir un autre 

gaucho qui satisfaisait paisiblement un léger 
besoin contre l'ombu. 

Hipolito Hernandez a quitté les pampas 
pour la première fois de sa vie afin de se 
rendre dans un bourg voisin, à six lieues de 
chez lui, où habite Maria, une de ses sœurs 
récemment mariée. 



38 



C'est le matin. Le gaucho s'est mis au bal- 
con. La femme va chercher du pain chez le 
boulanger, traverse la chaussée (ou plutôt la 
piste) après s'être couvert la tête d'une ser- 
viette pour se protéger du soleil déjà dur. 
Elle rentre pour préparer le déjeuner. Her- 
nandez est toujours à son balcon à fumer, à 
prendre du maté. Au bout d'une demi-heure 
s'avance un homme dans la rue du bourg. 

— Dis donc, Maria, voilà quelqu'un qui 
vient te voir, dit le gaucho pour qui tout 
passant ne pouvait être qu'une visite. 

La sœur regarde dans la rue et ne répond 
pas. Et l'homme de la chaussée poursuit sa 
route. Et le gaucho se sert un nouveau maté. 

C'est l'heure du déjeuner. Après le pu- 
chero, on offre des olives à Hernandez. Il 
veut en piquer une de sa fourchette et n'y 
parvient pas. Sa sœur le fait du premier coup. 

— Ce n'est pas étonnant, dit Hipolito, 
l'olive était fatiguée. 

— Veux-tu du fromage? 

— Non, le fromage est traicionero (traître) . 

— Du lait? 



39 



— Oui, le lait est un instrument qu'on 
emploie chez moi. 

— Prendras-tu une orange? 

— Non, l'orange est très froide. 
Après le déjeuner la femme demande à son 

frère : 

— Joues-tu aux dominos? 

— Non, c'est un jeu difficile, dit le gaucho 
avec gravité. Il faudrait connaître la gram- 
maire. 

Au crépuscule il quitte sa sœur pour rega- 
gner l'estancia. 

— Tu n'as pas peur des fantômes, demande 
la femme. 

— Non, je suis accompagné (j'ai sur moi 
un talisman). 

Et voilà Hipolito Hernandez qui rentre 
chez lui, bien droit sur sa selle, au petit trot 
d£ sa monture, ce tout petit trot qui lui per- 
met de faire tant de lieues. 

Le lendemain, à l'aube, il va chercher les 
chevaux dans la plaine. Il en pousse une ving- 
taine — et deux mules — dans l'enclos. 
Pourquoi ces deux mules dont on ne se sert 



40 



pas depuis plusieurs années? On ne sait pas. 
Dans la pampa voilà tout d'un coup de l'inex- 
plicable. Et, cette fois, l'inexplicable vous 
regarde dans les yeux, il a des oreilles très 
longues et qui bougent. 

Les chevaux sont là, indifférents, le cou 
horizontal, attendant parfois durant des 
heures qu'on ait besoin d'eux, clignant des 
yeux dans un hébétement immobile. Ils 
semblent dormir vaguement sous la douceur 
du soleil tiède qui dore leur poil hirsute et 
décoloré. La fatigue, l'herbe rare, les chaleurs 
cuisantes et les hivers nus, la sécheresse, et 
les pluies qu'on attrape sur le dos, tout a laissé 
une trace sur leurs corps ravinés : ils semblent 
attendre la mort, dans un coin du grand en- 
clos, serrés les uns contre les autres, comme 
sur un radeau, en pleine mer. 

Et pourtant, au premier appel, ils parti- 
ront, pleins de souple vaillance, pour d'inter- 
minables chevauchées, aussi résistants que 
leurs maigres, mornes et merveilleux cava- 
liers. 



6 



41 



Le gaucho boit rarement de l'alcool mais 
le maté lui en tient lieu. Vertus de cette 
infusion verte, verte et amère, que l'homme 
des champs prend généralement sans sucre 
dans une courgette, à l'aide d'un chalumeau 
de métal. 

Etrange maté qui s'insinue dans tout le 
corps où il fait des siennes : diurétique, laxatif, 
il excite le cerveau et ralentit les battements 
du cœur. Il remplace les légumes que le 
gaucho ne cultive pas (il n'a rien du jardinier) . 
Le maté lui permet de se nourrir exclusive- 
ment de viande. 

Et il exalte! Il s'empare de l'âme même 
de l'homme et s'y installe. Grâce à lui on 
regarde, comme s'il était devenu un étranger, 
l'homme d'avant le maté, l'humble homme, 
chair lasse, éteinte, de tout à l'heure. 

De l'action violente au rêve pur le gaucho 
passe avec la plus grande aisance. Comme les 
poètes et les enfants il n'a pas besoin du som- 
meilpour être précipité dans le rêve. Il mâche 
de l'espace, et à des doses si fortes qu'il lui 
tient lieu de haschich. Quelle expression 



42 



dans ses yeux, dans sa bouche à cause de tout 
cela qu'il voudrait pouvoir mieux dire, lui 
qui pense avec maladresse et ne dispose que 
de quelques centaines de mots, presque tou- 
jours prononcés avec monotonie... Je vis un 
jour sortir de quelques ranchos plusieurs 
péons, leurs femmes, leurs enfants, tous à la 
rencontre de certains d'entre nous. Grands et 
petits, sur un rang, ils tendaient une main 
dure qu'ils appuyaient sur la nôtre sans la 
serrer, en disant tout d'une haleine, et comme 
s'il s'agissait d'un seul mot : 

— Como-le-va-bien-y-Usted. Como-le- 
va-bien-y-Usted. (Comment-allez-vous- 
bien-et-vous.) 

Dans la joie comme dans la colère, chaque 
fois que son cœur saute, l'homme des pam- 
pas pense à son couteau. 11 l'aide vraiment 
à s'exprimer. On voyait assez souvent, il y 
a quelques années à peine, deux gauchos, 
vieux amis qui se retrouvaient tout d'un 
coup après une longue séparation, tirer leur 
seule arme en signe d'allégresse et, le poncho 
à demi enroulé à leur bras gauche, en guise 



43 



de bouclier, jouer à qui ferait jaillir le pre- 
mier le sang de l'autre. 

— Ce vieux Rodriguez, le voilà donc ! 

— Sacré Montes. Toujours le même ! 
Montes pare à gauche et vise l'épaule 

droite de son ami. Le coup est évité. 

— Alors cette santé, toujours bonne? 

— Tu vois, dit Montes qui cherche à 
blesser son camarade à la jambe pour le faire 
boiter tout à l'heure et rigoler un brin. 

— Et qu'est-ce que tu as fait tout ce 
temps-là ? 

— Tu vois, tu vois... 

Et l'escrime au couteau de se poursuivre 
jusqu'à ce qu'après un brusque corps à corps : 

— Sacré Rodriguez, dit Montes. Non, 
mais tu blagues, tu n'as pas fini de... 

Et Montes déchire son poncho pour pan- 
ser cette blessure dont nous ne saurons jamais 
si elle est mortelle : le dos de Montes penché 
sur son copain allongé, ce dos énorme nous 
empêche de voir, même quand nous pen- 
chons la tête à droite, ou à gauche, le plus 
possible. 



44 



La vitalité du gaucho est insondable. 
L'un d'eux se meurt d'un coup de couteau 
dans la poitrine. Le prêtre, après l'extrême- 
onction, lui demande ce qu'il pourrait lui 
offrir. 

— Un churrasco (un beefsteak), dit l'ago- 
nisant aux yeux déjà vitreux. 

Et le voilà qui mange et ressuscite. 

Gauchos simples, solennels et sensibles, 
chez vous le sens de la grandeur est si naturel 
qu'il suffit pour ne l'oublier jamais de vous 
avoir vus une seule fois ouvrir notre porte 
le soir, afin de « demander les ordres pour 
demain ». Vous suscitez soudain des distances 
et du ciel dans nos maisons étroites et il semble 
que le plafond, sous votre présence, va s'étoi- 
ler avec lenteur et majesté, le plafond que 
dans vos pays on appelle ciel lisse. 

Mais votre espèce disparaît et plusieurs 
fois déjà on m'a dit : « Des gauchos, mais il 
n'y en a plus ! » Il est vrai qu'ils ont perdu de 
leur allure sauvage. Les chemins de fer, les 
routes, l'instruction. N'y a-t-il pas même, en 



45 



Uruguay, « une chaire ambulante d'agrono- 
mie » avec musée, salle de conférences dans 
le wagon spécial et cabinet de consultation 
pour les estancieros et les simples péons qui 
viennent aux nouvelles, à la gare la plus 
proche, aux dernières nouvelles de la science 
et du progrès... 



V 



LE CERRO 

De la rive droite du Santa Lucia, 
près de son embouchure, on dis- 
tingue le phare du Cerro, coteau 
d'environ cent cinquante mètres, dominant 
le port de Montevideo. 

Trois éclats blancs toutes les dix secondes. 
J'ai souvent épié ce phare du fond de l'estan- 
cia. Que de fois dix secondes pour combler 
une nuit d'insomnie ! 

Construit en 1804, et plusieurs fois amé- 
lioré depuis, le phare connut la ville sous 
l'occupation espagnole, puis sous l'anglaise 
et la portugaise. Et il n'a pas moins d'im- 
portance dans l'espace que dans le temps. 
On le voit à plus de quarante. kilomètres à 



47 



l'intérieur des terres. C'est sa lumière qu'a- 
perçoit tout d'abord le poulain né dans la 
plaine au milieu de la nuit, et qui cherche à 
comprendre. 

— Ce n'est pas la première fois que cela 
arrive, dit le phare. Poulain, bientôt tu com- 
prendras. Tu n'es qu'un fils de jument de plus 
au monde. Tu verras, tu verras. 

Au pied du Cerro, un grand frigorifique 
comme on en trouve plusieurs sur les rives 
de l'Uruguay. Bœufs et moutons, même 
tués, votre tâche n'est pas finie! Vous êtes 
condamnés, par longues tranches posthumes, 
au supplice des chambres glacées. Au Cerro, 
à Fray Bentos, au Salto, on vous embarque 
pour l'Europe où vous arrivez, durs comme 
fer, mais toujours pleins de bonne volonté, 
encore vous-mêmes. 



VI 



FEMMES ET JEUNES FILLES 

Air qui tournes à Montevideo au- 
tour des chevilles des femmes, 
comme te voilà heureux ! Jamais 
tu ne vis jambes mieux attachées, en allé- 
gresse de pieds et de pas. Et ces bras nus qui 
s'enivrent de leurs propres formes. Ces têtes 
claires comme un beau climat derrière une 
vitre pure. Ces yeux francs, ces figures de 
proue, cette flottille vivante de belles jeunes 
filles et jeunes femmes, par centaines. 

Tous les types, sauf celui de la lassitude, 
pas de traits tirés, de poches à larmes sous les 
yeux. Une jeunesse exceptionnelle : cette 
« adolescente » qui passe... « elle espère » son 
quatrième enfant. Cette « jeune femme »... 

49 



7 



elle est déjà grand'mère. Nous sommes au 
pays du monde où Ton meurt le moins*. 

Vent du Sud. Vent du Nord. L'air d'ici 
vous arrive du pôle dans sa virginité nourri- 
cière ou du Brésil, tout chaud encore de s'être 
longuement couché, retourné et endormi 
dans les palmes et les plantes grasses. 

Mais ce n'est qu'une des raisons pourquoi 
beaucoup de femmes ont atteint ici la per- 
fection dans le type que, dès l'enfance, elles 
avaient secrètement choisi. Cette pureté des 
traits, cette audace dans la démarche et dans 
les grands yeux, cette façon de toiser l'étran- 
ger, cet air d'infaillibilité, tant de beauté 
possible au même endroit... 

Parce qu'un jour des Conquistadors, des 
chercheurs de trésors, des chasseurs d'In- 
diens, parce qu'un autre jour, deux siècles 
plus tard, un Basque, français ou espagnol, 
à qui l'air du large monta à la tête, parce 
qu'un Russe, ou un Portugais, ou un autre 
Basque, parce qu'un capitaine suédois ayant 
fait naufrage sur les dangereuses côtes de 
Maldonado vit la mer et le pampero** lui 

5° 



rendre son navire par petits morceaux, parce 
qu'un Anglais cherchant fortune, un Alle- 
mand appelé par un cousin d'Amérique, un 
Autrichien qui souffrait des nerfs, un mineur 
belge qui avait échappé à un coup de grisou, 
un Syrien allant vendre sa parfumerie de 
campagne, un inconnu qui avait oublié le 
nom de son pays, parce que des Italiens et 
des Gallegos, et des Andalous, tous, las de 
de leur vieille terre avaient dit : « Eh bien, 
moi aussi j'y vais, je veux voir ce que c'est ! » 
parce qu'ils débarquèrent en Uruguay, par 
milliers et par milliers, parce que tous ces 
visages de jeunes gens, ces corps radieux, 
que nous voyons passer aujourd'hui, cet air 
de bien respirer, ces regards vifs, ces pas 
légers et sûrs ont été faits avec la collabora- 
tion du cœur, des pampas, et de la mer, je 
veux dire de l'amour et de la liberté. 

Lugubres mariages de raison, ce n'est pas 
ici votre terre ! Ce n'est pas ici qu'avant les 
fiançailles le conseil des anciens vêtus de 
noir s'assemble pour discuter autour d'une 
table boiteuse. Et vous ne verrez pas en 



5i 



Uruguay des faire-part dans le genre de 
celui-ci : 

On annonce le mariage de monsieur X...,fils 
du président du Conseil d* administration de la 
Compagnie des chemins de fer du Nord-Est, 
commandeur de la Légion d honneur, avec made- 
moiselle Y... y fille du président du Conseil d'ad- 
ministration de la Compagnie des chemins de 
fer du Sud-Ouest, commandeur de la Légion 
d'honneur. 

Les enfants que vous rencontrez ici n'ont 
pas été longuement médités, mis et remis en 
question avant que de naître. Ils ne sont pas 
sortis soucieux et fronçant les sourcils des 
tristes officines du calcul et de la pénitence. 
Ce sont des enfants qui viennent curieuse- 
ment voir ce qui se passe sur la terre, enfants 
de pays neufs, plus enfants que ceux que 
vous voyez sur les routes des vieux pays, 
enfants d'un Uruguay encore plein d'enfance, 
enfants aux os joyeux, multitude d'enfants 
superbes, chantant leurs propres louanges. 

Connaissez les noms des gens que vous 
croisez dans la rue : Williams de Pereda 



52 



Etchegoyen, Weissmann de Sanguinetti Du- 
ran (avec ou sans le d final), Bernardez Ro- 
bertson de Zufriategui. Mélanges, mélanges 
de tous les pays. Et pourtant quel air singu- 
lièrement racé, quelle exaltation dans le type 
brun, très brun, blond, très blond, châtain, 
pâle ou foncé. Triomphe de la race blanche. 

La rue aussi est pleine de réminiscences 
internationales. Ce tramway vient d'Angle- 
terre ou d'Allemagne, cette auto de France, 
cette moto des Etats-Unis. Ce coupé sort 
d'une carrosserie montevidéenne, mais son 
cocher a l'accent de la Corogne. Les arbres 
même... 

Mais si vous voulez voir tous les arbres du 
monde, c'est à Punta Ballena, près de Mal- 
donado, que vous les trouverez assemblés, 
dans une propriété de trois mille hectares, 
dunes et désert il y a trente ans à peine. Il 
est là des essences comme les cèdres de l'Inde, 
les cerisiers du Japon, les eucalyptus de l'Aus- 
tralie qui sont venues de très loin et durent 
passer la mer et les typhons. D'autres des- 
cendirent les fleuves du centre de l'Amérique 



53 



australe, au plus fort de la nuit, pour n'être 
vues par personne (elles flottaient peureuse- 
ment au hasard des courants). Et il en est 
qui passèrent les Andes, par deux, à grandes 
enjambées, ou par petits groupes, serrées les 
unes contre les autres. 

Punta Ballena. Pointe de la Baleine! C'est 
ici que le pin arctique se couvre d'orchi- 
dées. Derrière nous des arbres de Madagascar, 
de la Chine, du Canada. Où sommes-nous 
donc? Nous sommes partout à la fois. C'est 
le carrefour des antipodes et nous aurions 
peur de nos yeux mêmes et de tant d'invrai- 
semblance à la fois si tous ces arbres ne nous 
faisaient comprendre par leur profonde séré- 
nité que tout est bien ainsi, que chaque chose 
est à sa place et que ces millions d'essences 
qui nous entourent forment très raisonnable- 
ment une même et rassurante forêt, l'authen- 
tique, l'homogène forêt de la Terre. 



VIII 



LA MAISON COLONIALE 

Il fut un temps où toute la ville de 
Montevideo n'était que miradors et 
terrasses. L'Amiral brésilien B..., en 
résidence dans la capitale de l'Uruguay, 
quand il désirait sortir à cheval le matin, se 
contentait de monter sur le haut de sa mai- 
son. A trois kilomètres de là, au Paso del 
Molino, son ordonnance qui guettait avec 
des jumelles marines se hâtait d'amener en 
ville la monture de son chef. 

C'est aussi des terrasses que l'on voyait 
arriver jusqu'au milieu du siècle dernier les 
galères chargées de nègres. On parquait les 
hommes sur les côtes d'Afrique dans des 
soutes sordides où ils demeuraient exposés à 



55 



toutes les épidémies, durant les interminables 
traversées. C'était un lieu commun entre 
négriers que les deux tiers de leur cargaison 
devaient périr en cours de route. 

Et je pense aussi à toi, enfant de treize ans, 
dont on m'a parlé, esclave noire servant vers 
1850 chez une grande dame d'autrefois, à 
toi, timide voleuse de morceaux de sucre, 
qu'on forçait à porter entre tes repas surveil- 
lés (et même la nuit peut-être) une petite 
muselière de cuir parce qu'on avait égaré les 
clefs du buffet et de la dépense... Mais cela 
se passait-il bien en Uruguay? Et n'était-ce 
pas plutôt dans un pays voisin? 

De nos jours, les nègres sont très peu nom- 
breux dans mon pays natal. Ils sont même si 
rares qu'ils ont pu presque tous se réfugier 
merveilleusement dans les tableaux de Figari. 
Seules restent de l'ancien temps d'assez nom- 
breuses « maisons coloniales » qui portent 
dans leur cœur même un jardin autour du- 
quel toutes les pièces s'offrent de plain-pied. 

Du trottoir vous apercevez de la verdure, 
plantes en pots ou à même la terre. Plantes 

56 



belles, lourdes, abritées du vent, verdeurs qui 
luisent, apprivoisées et bien nourries. Un 
haut palmier les domine, véritable gardien 
du gynécée ; il a vue sur les chambres et vit 
dans l'intimité des femmes et du ciel. 

Entrons dans une de ces maisons. Nous 
sommes, en 1905, chez Maruja Perez y 
Rius, qui appartient à une ancienne famille 
« criolla », créole (je veux dire de race 
blanche, née en Amérique du Sud). Depuis 
lors, le temps a bien usé et fait pâlir la cou- 
leur locale à Montevideo. Un peu partout 
on a construit des immeubles de cinq étages 
et on trouve même des gratte-ciel... 

Qu'il fait noir et froid dans cette pièce ! 
Ce doit être le salon dont on n'ouvre presque 
jamais les volets ni la porte. Allumons le 
lustre large qui descend très bas. Les meubles 
sont là, plus muets que les meubles en géné- 
ral, et hostiles, dans la longue pièce très belle 
de dimensions. Autour de nous, des rideaux 
aux lourdes embrasses, beaucoup de peluche 
et de velours. Fauteuils où des galons perlés 
de jais avec cabochons, des cache-points 

57 

8 



pailletés se disposent à marquer le corps 
de ceux qui seraient tentés de s'y asseoir. 
Marbres italiens, bronzes d'un peu partout. 
Tout ceci semble venir d'un garde-meuble 
dont on aurait mélangé les pièces, comme 
des cartes, avant de les distribuer. 

Et les chambres à coucher sont presque 
vides. Un lit de pitchpin ou d'ébène, une ou 
deux chaises, une armoire triste. Sur les murs 
immenses comme des bouches qui bâillent, 
deux ou trois chromos. A la tête du lit, un 
crucifix. Et c'est tout. Comme si l'âme nue 
de la pampa voulant faire la maison à son 
image était entrée dans les chambres par les 
rainures des portes, avec le dur vent du Sud. 

La nuit, en hiver et au printemps, le pam- 
pero hurle, appuie son genou de fer aux car- 
reaux, va chercher les dormeurs jusque dans 
leurs rêves, et les tourmente. 

— Mais quelle est donc cette Maruja 
Perez y Ri us? 

C'est la plus jeune de six sœurs. Rarement 
l'air de famille fut plus marqué sur des 
visages. Elles sont blond-châtain avec des 

58 



yeux noirs et une certaine langueur dans la 
démarche. La Senora Jimenez,unevoisine,les 
appelle le peloton et ne les reconnaît que si elles 
sont en groupe : il lui en faut au moins trois. 

A l'heure du déjeuner, les jeunes filles 
entrent dans la salle à manger s'agrafant l'une 
l'autre. Elles n'ont pas quitté leur lit depuis 
longtemps. Robes fripées, blouses décolorées 
où des boutons manquent, jupes trop longues 
ou trop courtes. Ces jeunes filles, si élégantes 
en ville, ne font aucuns frais de toilette chez 
elles et, sans leur éblouissante propreté, elles 
auraient presque l'air de mendiantes. Elles 
s'asseyent sans mot dire à leur place. On ne 
se dit pas bonjour. Les yeux encore bouffis 
de sommeil, avec de lents gestes de scaphan- 
driers, la mère, les six sœurs, l'unique frère, 
assis à la longue table, gardent le silence. Si 
l'un d'eux fait mine de plaisanter, les autres 
lui lancent un regard dur. C'est l'hiver. 
Dehors, un ciel bleu foncé, vingt-cinq degrés 
au soleil. Mais à l'ombre, et surtout dans 
les maisons du type colonial... Une modeste 
table chauffante s'épuise à vouloir tiédir l'air 



59 



de l'immense salle à manger et répand une 
odeur de vernis brûlé. 

— Savez-vous qui est au plus mal...? 
Devinez... dit le fils, modeste employé dans 
un ministère. 

Nul n'a envie de deviner. On ne répond 
pas. A un bout de la table une des jeunes filles 
a dit si mollement que nul ne Ta entendu : 

— - C'est Sanchez. 

— ■ Eh bien, c'est Gutierrez Rivarola ! 

— Pneumonie? 

— Double. 

Le vent beugle dans la salle à manger, la 
Senora ayant déclaré qu'on ne pouvait faire 
le service, les portes fermées. 

On mange sans agrément les trois plats 
qui sont toujours les mêmes : puchero (bœuf 
bouilli) , asado (bœuf rôti) et pommes de terre. 
On ne se risque à prononcer des phrases d'une 
certaine longueur que vers le dessert et on ne 
commence à gesticuler qu'après la grande 
tasse de café au lait que chacun prend après 
le repas. 

Le déjeuner fini, la Senora dit à ses filles : 
60 



— Muchachas, allez vous réchauffer au 
soleil. 

Mais elles préfèrent ne pas sortir si tôt 
et se retirent dans leurs chambres où elles 
restent des heures à essayer de nouvelles coif- 
fures, à se polir les ongles interminablement, 
se regarder dans la glace de l'armoire où, par- 
fois, à force de désœuvrement, elles finissent 
par se tirer la langue. 

Quand elles ont décidé de ne pas sortir de 
lajournée elles se retrouvent dans la chambre 
de Tune d'elles et, à la façon d'un châtaignier 
au commencement de l'automne qui laisse 
choir quelques fruits quand on s'y attend le 
moins, elles font tomber ça et là quelques 
paroles puis s'entêtent dans le silence de leurs 
rêveries, ne se révoltant que rarement contre 
l'ennui et regardant passer les heures de leurs 
larges yeux calmes. 

Le dîner est fort animé. On est complète- 
ment réveillé, on potine, tout le monde parle 
à la fois. On trouve soudain mille choses à 
se dire comme si on ne s'était pas vu depuis 
des années. 



61 



La jeune fille joue les grands rôles dans la 
société uruguayenne. Il est surtout question 
d'elle dans les chroniques mondaines, les 
salons, les promenades. Plusieurs sont des 
beautés reconnues, même du peuple, et il 
arrive qu'on les désigne sans discrétion dans 
la rue comme au théâtre. Quand elles passent, 
un murmure bienheureux, des compliments 
sans tristesse les précèdent et les suivent. 

La plupart ont un ou plusieurs « dragons » 
(flirts) avant de se fiancer. Et les fiançailles 
durent parfois plusieurs années. L'élu fait sa 
visite tous les jours. On se regarde, on s'émer- 
veille, on s'embrasse, on se regarde encore 
dans un coin du petit salon et quelqu'un passe 
parfois dans l'embrasure des portes grandes 
ouvertes. De temps en temps, c'est une petite 
pression de la main pour montrer que l'on 
est toujours d'accord. 

— Et votre enfance, Maruja, vous en sou- 
venez-vous ? Nous en parlerez-vous ? 

— Ma mère ne nous cachait pas son impa- 
tience de pouvoir nous envoyer en classe. 
Elle nous poussait vers nos sept ans de tout 

62 



son désir, de toutes ses forces. Mes parents 
ne s'intéressaient guère à ce que nous faisions 
à l'école des Sœurs, étant sûrs que nous y 
recevrions une excellente éducation et que, 
malgré toute notre mauvaise volonté, nous 
apprendrions bien à lire, écrire et compter. 
Un peu d'histoire aussi et de géographie. On 
m'enseigna que si l'Uruguay est le pays le 
moins grand de l'Amérique du Sud (à peu 
près le tiers de la France), le seul département 
de la Colonia est plus du double du Luxem- 
bourg, celui de Montevideo plus grand que 
la République d'Andorre tout entière, huit 
fois Saint-Marin, et trente fois l'Etat de 
Monaco. Dans les vingt et un mille kilo- 
mètres de superficie du département de Ta- 
cuarembo tiendrait le pays de Galles tout 
entier ou, si l'on préfère, quarante-cinq villes 
comme Paris et ses environs, deux fois Rome 
et la campagne romaine. Par ailleurs, la Saxe, 
T Alsace et la Lorraine, Wurtemberg et Bade 
pourraient commodément prendre place dans 
l'Uruguay. Mon pays ne contient ni déserts, 
ni Indiens, ni terres improductives. 

6 3 



Trois mois avant la fin de l'année, on nous 
faisait rédiger un cahier spécial qui devait 
être remis aux parents le premier de l'an. Il 
y avait là une composition espagnole, une 
dictée, une traduction française, une analyse 
et un problème, encadrés de roses aux pétales 
épars, d'oiseaux rapides, et d'anges. Les 
élèves passaient des semaines à enrichir le 
précieux cahier et pendant les derniers jours 
de l'année on pouvait voir la sœur Justa aller 
de l'une à l'autre d'entre nous ajoutant ici 
une aile à une hirondelle, une patte à une 
colombe, ou corrigeant quelque faute d'or- 
thographe qui avait réussi à se faire une 
place parmi l'artistique calligraphie. 

— Soignez les contours ! C'est l'essentiel, 
disait la sœur qui avait fait autrefois de la 
peinture. 

Nos maîtresses aimaient que nous fussions 
bien habillées ; cela faisait honneur au collège. 
Les élèves qui se présentaient avec une robe 
ou un chapeau neufs étaient sûres de ne pas 
être interrogées, si bien qu'une de mes cama- 
rades — une seule, je dois le dire — ne venait 

6 4 



jamais quand elle n'avait absolument rien de 
nouveau à montrer. 

A la maison, je faisais rapidement mes 
devoirs et me dépêchais d'aller au « fondo ». 
Celui-ci comprenait le troisième patio, avec 
son puits et sa margelle, la cuisine, la dépense 
et un cabinet de débarras contenant de vieux 
jouets. Au « fondo », nous nous amusions à 
cache-cache avec les domestiques, tandis que 
mon frère jouait à la pelote avec le valet, un 
garçon de seize ans. 

Le voisinage de la cuisine nous permettait 
de chiper quelques friandises. J'étais gour- 
mande et voyais bien dans la glace que mes 
lèvres, toujours humides, brillaient. 

J'emportais en classe un Napoléon « de a 
cobre » (d'un sou), en pain d'épice, de profil 
et assez ressemblant somme toute, une sar- 
dine de gomme rouge achetée chez le phar- 
macien ou un petit flacon d'une liqueur 
voyante. Parfois, quand je m'étais procuré 
un bâton de réglisse je réunissais sur un rang 
mes amies — les intimes — à qui je faisais 
tirer la langue. En passant, je frottais les 

9 



langues, de mon bâton, et favorisais naturel- 
lement mes compagnes les plus chères. Et 
c'étaient de bruyantes protestations de mes 
autres camarades jusqu'au moment où je 
déclarais brusquement : 

— Maintenant ça suffit, c'est mon tour! 

Et il y avait aussi les dînettes et les vraies 
sardines qu'on coupait en quatre sur le perron 
tiède de quelque maison inhabitée... 

A treize ans, nous éprouvâmes le besoin 
d'une certaine indépendance et nous prîmes 
la décision, une de mes sœurs et moi, d'aller 
faire l'école buissonnière. Nous étions vrai- 
ment trop bien élevées pour errer à l'aven- 
ture dans les rues. Et Montevideo n'est pas 
si grand ! Des amis de nos parents n'auraient 
pas manqué de nous reconnaître. 

Après avoir beaucoup hésité, nous prîmes 
le parti de nous cacher à l'église quand nous 
n'allions pas à l'école. Nous pénétrions sour- 
noisement dans la Cathédrale ou à San-Fran- 
cisco, en nous cachant le visage derrière nos 
cartables. Nous trempions avec hâte nos 
doigts dans l'eau bénite et allions nous 

66 



réfugier dans quelque coin obscur des nefs 
latérales. 

Entre l'église et nous se formait un dia- 
logue qui ressemblait à celui-ci : 

— Église, que veux-tu que nous fassions 
de toi? 

— Enfants, que voulez-vous que je fasse 
de vous en ce moment ? 

Un peu confuses de notre présence cou- 
pable dans la maison de Dieu, nous nous age- 
nouillions parfois auprès de quelque femme 
en deuil qui priait sans rien voir. Grave 
école buissonnière. Nous étions beaucoup 
plus tranquilles en classe et pourtant, le len- 
demain, il nous arrivait parfois de retourner 
encore à l'église aux heures interdites. Un 
jour, au moment d'y pénétrer, nous vîmes 
maman qui s'y rendait aussi. On la voyait 
arriver aux heures les plus inattendues. Vite, 
nous descendîmes la rue Ituzaingo du côté 
de la mer. Jamais nous n'étions allées dans 
ce quartier et ignorions qu'il fût mal famé. 
Soudain nous ne pûmes nous empêcher de 
rire aux éclats en apercevant une négresse 

6 7 



absolument ivre dans sa robe de percale, 
entre deux agents au visage bronzé coiffés 
d'un casque impeccable comme à Londres. 

— Arre ! negra^ arre ! (hue! négresse, 
hue !) disaient-ils en poussant doucement la 
noire et sa lenteur vers le poste de police. 
Les trois êtres allaient gravement dans la rue 
déserte avec un calme d'un autre âge et tra- 
versaient le siècle sans le voir. Onze heures 
sonnaient à la cathédrale. Nous étions dissi- 
mulées sous une porte cochère. 

Une amie de notre femme de chambre, 
s'avança stupéfaite de nous rencontrer dans 
ce quartier. 

— Mais, ninas! Vous êtes folles! 

Et nous fîmes route ensemble vers la mai- 
son maternelle après qu'elle nous eût promis 
de garder le silence. En arrivant devant la 
calle Buenos- Aires, elle ne put s'empêcher de 
nous montrer, debout devant une porte, une 
femme qui nous regardait avec curiosité : 

— Voyez-vous celle-là, dit-elle, c'est une 
Senorita et elle a des enfants. 

J'avais déjà un « dragon » et, le dimanche 

68 



après-midi, nous nous promenions bras des- 
sus, bras dessous, ma bonne et moi, de la Plaza 
Independencia où habitait mon amour jus- 
qu'à la Calle Pi edras où la femme de chambre 
avait le sien. (Il servait de l'excellent café du 
Brésil, très fort, dans de petites tasses très 
blanches.) 

Mon « dragon » se rendait toujours le 
dimanche aux courses avec son père, mais je 
n'en allais pas moins jusque devant sa fenêtre 
pour le voir. 

En semaine, il m'attendait souvent à la 
sortie de l'école. Fort intimidé, il ne me sui- 
vait que de loin : il y avait toujours entre 
nous deux quelques passants et un bec de gaz, 
parfois deux. 

Arrivée au seuil de ma demeure, je me 
glissais rapidement derrière la porte que je 
refermais presque complètement sur moi. 
Par l'étroite ouverture où je ne montrais 
jamais qu'un œil, ce qui produisait un effet 
considérable sur le garçon, il finissait par me 
dire : 

— Como esta? (Comment allez- vous?) 

6 9 



Et moi je tardais énormément à lui ré- 
pondre : 

Muy bien y usted? (Très bien et vous?) 
si grand était mon désir de prolonger l'en- 
tretien. 

Nous ne disions rien d'autre et, au bout 
de quelques minutes, après avoir eu soin de 
laisser la porte grand'ouverte comme je l'avais 
trouvée en arrivant, je disparaissais chez moi. 



VIII 



Uruguay, je sais bien que tu n'es 
pas seulement ce que je viens de 
dire, et toujours cumgrano amoris. 
Mais comment choisir entre tous ces Uru- 
guay qui sont en moi, ou si près de moi que 
je manque de recul pour les voir? Et com- 
ment parler de vous, pays en pleine crois- 
sance ? On vous croyait ici, vous êtes déjà là ! 
Comment vous saisir? Notre mémoire des 
jours lointains, la tyrannique mémoire de 
notre enfance nous bouche les yeux et les 
oreilles, nous empêche de voir et d'entendre 
ce qui se passe en ce moment même. Ce n'est 
plus que dans nos souvenirs que nous trou- 
verons désormais un enseignement désuet* 
et de paresseuses jeunes filles autour de tables 

7 1 



chauffantes... Les maisons s'enrichissent de 
radiateurs, la campagne, d'écoles et de routes.' 
N'y aura-t-il pas bientôt le long de la mer 
une corniche qui partira de Montevideo 
pour atteindre la frontière brésilienne en 
passant par les merveilleuses plages de la 
capitale, par Carrasco, Piriapolis, Punta del 
Este. Des vaches laitières normandes, rousses 
et blanches, remplacent peu à peu les sau- 
vages « criollas » (je le regrette pour la poé- 
sie). Des taureaux, compacts et splendides, 
Durham et Heresford, donnent maintenant 
la ligne et le ton à des veaux qui, dès leur 
naissance, ont de belles manières. 

L'Uruguay, de plus en plus, devient un 
pays de tourisme. Beaucoup d'Argentins 
viennent passer l'été sur les plages fraîches et 
lumineuses de la côte « orientale ». 

Il y aurait tout à dire encore... J'ai grand'- 
peur de n'avoir rien dit. 

Je n'ai pas prononcé ton nom, Isidore 
Ducasse, comte de Lautréamont « grave 
Montévidéen » qui passas, en Uruguay 
dix-sept ans de ta vie fulgurante*, ni le tien, 



72 



Jules Laforgue, né aussi dans « la nouvelle 
Troie »*, ni les vôtres, mes amis les poètes 
uruguayens qui, dans un pays de moins de 
deux millions d'habitants, trouvez des lec- 
teurs plus nombreux, et peut-être plus fer- 
vents, que n'en ont chez eux les poètes de 
France. 



IO 



NOTES 



Page 14 : 

* Livre du Centenaire de V Indépendance (1825- 1925) 
édité à Montevideo sous la direction de M. Perfecto 
Xopez Campana. 

Page 24 : 

* Belombra. 

Page 50 : 

* En 1919, 12,05 décès par mille habitants. L'Uru- 
guay précédait l'Australie. 

** Le vent de la pampa. 
Page 71 : 

* Si, de même que les autres républiques de l'Amérique 
latine, l'Uruguay ne possède pas encore dans les ensei- 
gnements secondaire et supérieur un ensemble de profes- 
seurs comparable à celui que nous avons dans les pays 
d'Europe, on trouve déjà là-bas des maîtres et des élèves 



75 



remarquables, surtout dans les Facultés de Médecine et 
de Droit. 

Bien que ces pages n'aient pas le dessein d'être docu- 
mentaires, je m'en voudrais de ne pas ajouter que la 
« Banda Oriental » peut s'enorgueillir d'une des légis- 
lations les plus avancées de l'Amérique latine. L'ensei- 
gnement y est absolument gratuit, même dans les Facultés. 
Et il existe à Montevideo un important « lycée nocturne » 
d'enseignement secondaire que fréquentent employés et 
ouvriers. 

Il faudrait noter aussi d'intéressantes dispositions légis- 
latives en ce qui concerne les salaires, l'hygiène sociale, 
la recherche de la paternité, le divorce, etc.. La parti- 
cipation aux bénéfices qui existe déjà dans certaines 
administrations de l'Etat sera, paraît-il, bientôt étendue 
à toutes les autres. 

Les invalides de tout âge et les vieillards, à partir de 
soixante ans, ont droit à une pension de l'Etat s'élevant 
à quatre-vingt-dix piastres (environ deux mille cinq cents 
francs). 

Page 72 : 

* Voir Laforgue et Lautréamont^ par Alvaro et Gervasio 
Guillot Munoz Montevideo, 1926. 

Page 73 : 

* Alexandre Dumas père donna ce nom à Montevideo 
qui eut à subir aussi un siège de plusieurs années. 



CE LIVRE, LE SIXIÈME DE LA COLLECTION 
DE LA u CETNTURE DU MONDE A ÉTÉ 
ACHEVÉ D'IMPRIMER LE DIX JUILLET MIL 
NEUF CENT VINGT- HUIT SUR LES PRESSES 
DU MAITRE IMPRIMEUR R. COULOUMA D*AR- 
GENTEUIL, H. BARTHÉLÉMY DIRECTEUR. IL 
A ÉTÉ TIRÉ A MILLE SIX CENT CINQUANTE 
EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS, SAVOIR : 
SO EXEMPLAIRES SUR JAPON IMPÉRIAL, 
NUMÉROTÉS DE I A 50 ; IOO EXEMPLAIRES 
SUR HOLLANDE VAN GELDER, NUMÉROTÉS 
DE 51 A 150, ET ISOO EXEMPLAIRES SUR 
VÉLIN LAFUMA, NUMÉROTÉS DE 151 A 1650.